Hélène Delaporte

Hélène Delaporte - 2005
 
Le Corps-Empreinte :
Je m'intéresse depuis une dizaine d'années aux traces du corps humain.
Dans le travail intitulé Le Corps-Empreinte (1999), travail précédant celui portant sur les ventres des femmes accouchées (Le Vide, Femmes après l'accouchement, 2000 à 2004), les marques visibles à la surface des corps résultent de manipulations d'ordre chirurgical. Dans cette succession ordonnée du geste soignant, celui du dermatologue, je saisis et m'approprie un micro-événement « pictural », un tableau charnel vivant et éphémère mettant en œuvre les matières, les formes et les motifs présents sur chaque territoire corporel. Ma préoccupation n'est pas celle de décrire un acte médical dans une vision codifiée par l'entreprise didactique, réservée aux ouvrages scientifiques, mais bien celle de composer des paysages « plastiques » ébranlés, accidentés (ouverts, découpés, troués, souillés, recousus ou recouverts) où apparaissent le désordre et l'inachevé de l'ouvrage médical, ainsi que l'anecdotique. Ces compositions transitoires participent d'une vision anecdotique non seulement dans le choix non pédagogique du sujet médical, mais également par celui de l'inscription autour de la lésion de fragments individuels du patient (vêtement, bijou).

La peau comme toile ou comme tableau. Comme surface. La peau tuméfiée, sanglante, agrafée, cousue. La peau où des couleurs, des formes en un certain ordre assemblé viennent modifier le paysage des cellules épithéliales et autres. Voilà ce que nous montre Hélène Delaporte. En toute simplicité dirais-je si la neutralité violente du constat n'empêchait qu'on se limite à ce seul diagnostic. Les malins s'exclameront " Serrano " au vu de ces corps blessés. Ah qu'on cesse de regarder trop vite, qu'on échappe à ces automatismes qui empêchent de regarder, de penser. Certes le sujet est le même - du moins presque le même - chez l'un et chez l'autre ; mais d'abord, le sujet est-il l'essentiel dans une œuvre d'art, quelle qu'elle soit ? Et ensuite regardons bien au lieu de regarder vite : chez Serrano le corps mort est théâtralisé, ici c'est du corps mutilé qu'il s'agit : mais un corps encore vivant. En voie de guérison. Qu'on examine : la technique d'Hélène Delaporte est volontairement élémentaire, sans mise en scène. Les photos sont prises au flash. Dures. Mal léchées. En fait ; rien à voir avec Serrano. Dans cette brutalité presque fruste, l'artiste garde une fraîcheur, une capacité d'étonnement extrêmes. J'ai envie de dire, paraphrasant Kafka lorsqu'il parlait d'une œuvre qui ne venait pas d'un seul jet, qu'elle ne se perd pas dans les bas-fonds de la peinture. Naguère elle a photographié des ventres de femmes enceintes avant et après avoir accouché et puis - en petit format et en noir et blanc - des corps humains disséqués. C'était dans les années 1993 à 1996, date à laquelle elle a écrit son mémoire sur le Corps-Empreinte. Dans ces pièges du corps marqué par des mutilations, des opérations, des heurts, des vergetures, Hélène Delaporte enregistre une empreinte au moyen de la photographie qui est elle-même une empreinte. Belle surenchère. Magnifique peinture, au fond.
Texte de Michel Nuridsany sur Hélène Delaporte (extrait du catalogue d'exposition Jeune Création 2001)
Michel Nuridsany est écrivain, critique d'art et commissaire d'exposition français.

Nature I, Nature II, Nature III :
La série Nature I, Nature II, Nature III (1999 à 2002) présente une déclinaison du corps féminin et de la nature répartie en trois volets. Variation où le modèle féminin envisagé comme un nu baigne idéalement, paisiblement dans trois environnements naturels différents (la terre, l'eau et le ciel). La mise en scène du sujet féminin accaparant la presque totalité de l'image ; en effet, on peut voir le sujet en plan rapproché, bordé par un échantillon terrestre, liquide ou atmosphérique, accentue la description d'une intimité au cœur de cette scène imaginaire. Celle-ci peut d'ailleurs se référer par son étrangeté et sa poésie à une vision de rêve explorée par le peintre Odilon Redon ou plus largement à la peinture symboliste.

Gisante :
Une petite salle recluse, au fond à gauche, plus modeste par rapport au reste de l'édifice présente Gisante de Hélène et Juliette Delaporte. Il s'agit d'une projection diapositive d'un couple de gisants. Ce travail évoque bien sûr les célèbres gisants de la Basilique Saint-Denis. Quelle énigme que la représentation à l'aide de l'image projetée, flottante, du corps du mort conventionnellement sculpté dans la pierre. Deux corps identiques anamorphosés sont couchés l'un près de l'autre. Une seule différence, mais de taille, s'exhibe discrètement : un léger décalage entre les deux visages féminins agrandis, disproportionnés par rapport au reste du corps. Une bouche fermée et silencieuse d'une part à gauche, une bouche légèrement entrouverte d'autre part à droite. Une curieuse Ophélie, bicéphale, pour laquelle un tombeau exceptionnel aurait été couché, en regard de son acte blasphématoire, en hommage à sa beauté éternelle et lumineuse.
Ce montage des visages, à peine différents, crée un micro mouvement saisissant. Le gisant, traditionnellement, se montre exposé sur sa pierre tombale, dans ses plus beaux atours, en pleine vie. Sa posture est celle de l'orant couché ou agenouillé. Dans le cadre de la projection, le micro mouvement créé par l'entrebâillement de la bouche rappelle cet entre-deux troublant de l'instant entre la vie et la mort. Cette dernière installation s'attache à la notion d'intervalle : certains morceaux de temps ne peuvent être pensés, compris. Peut-être peuvent-ils s'exposer dans un lieu « au-delà » de l'anecdotique du temps humain.
Juliette BACON

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